Un patient consulte pour des lombalgies récidivantes et mentionne, presque en passant, des troubles digestifs chroniques : ballonnements, transit irrégulier, inconfort abdominal amplifié par le stress. Ce type de tableau clinique, fréquent en cabinet, trouve une partie de son explication dans le cerveau entérique — le système nerveux qui tapisse la paroi du tube digestif et communique en permanence avec le système nerveux central. Comprendre son fonctionnement permet au kinésithérapeute d’affiner son raisonnement clinique face aux patients dont la sphère digestive et la sphère musculosquelettique semblent s’influencer mutuellement.
Qu’est-ce que le cerveau entérique ? Anatomie et physiologie
Le terme « cerveau entérique » désigne le système nerveux entérique (SNE), un réseau de neurones et de cellules gliales organisé en deux plexus principaux : le plexus myentérique, situé entre les couches musculaires longitudinale et circulaire, qui contrôle la motricité digestive, et le plexus sous-muqueux, qui régule la sécrétion épithéliale, l’absorption et le flux sanguin local. Décrit dès 1999 par Michael Gershon comme un « second cerveau », le SNE présente la particularité de fonctionner de manière largement autonome vis-à-vis du système nerveux central : il peut générer et coordonner des réflexes digestifs complets — motricité, sécrétion, perception locale — sans intervention directe du cerveau (1,2).
Cette autonomie ne signifie pas isolement. Le SNE reste en communication constante avec le système nerveux autonome extrinsèque et, plus largement, avec l’ensemble de l’organisme, ce qui explique son implication dans des pathologies aussi variées que les troubles fonctionnels intestinaux, la maladie de Parkinson ou les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (3).
| 💡 Point clé
Le SNE n’est pas un « cerveau » au sens strict, mais un système nerveux intrinsèque capable d’autonomie fonctionnelle — une nuance importante à transmettre aux patients pour éviter les raccourcis de vulgarisation. |
Ce que dit la littérature : communication bidirectionnelle et rôle de la sérotonine
La communication entre l’intestin et le cerveau emprunte principalement la voie du nerf vague. Les travaux de Berthoud et collaborateurs (2025) décrivent l’organisation fonctionnelle des afférences vagales innervant le tractus gastro-intestinal : ces fibres transmettent au tronc cérébral, via le noyau du tractus solitaire, des informations sur l’état mécanique et chimique du tube digestif, participant à la régulation de la prise alimentaire, du métabolisme et de la réponse immunitaire. Cette voie afférente représente la majorité du trafic nerveux vagal, ce qui nuance l’idée d’un nerf vague à sens unique (4).
Rao et Gershon (2016) élargissent la perspective en montrant que les dysfonctions du SNE contribuent non seulement aux troubles digestifs fonctionnels comme le syndrome de l’intestin irritable, mais aussi à certaines manifestations gastro-intestinales de pathologies neurodégénératives (3).
Un acteur biochimique central de cette communication est la sérotonine. Contrairement à une idée répandue qui associe ce neurotransmetteur exclusivement au cerveau, environ 90 à 95 % de la sérotonine corporelle est synthétisée par les cellules entérochromaffines de l’épithélium intestinal, et non par les neurones centraux. Cette sérotonine d’origine digestive intervient dans la régulation de la motricité intestinale, de la sécrétion, et de la transmission sensorielle vers les afférences vagales et spinales.
| Étude | Objet | Résultat principal |
| Berthoud et al., 2025 | Anatomie fonctionnelle des afférences vagales | Les afférences vagales dominent la communication intestin-cerveau et informent la régulation métabolique et immunitaire |
| Rao & Gershon, 2016 | Rôle du SNE dans les troubles neurologiques | Les dysfonctions du SNE participent aux troubles fonctionnels digestifs et à certaines atteintes neurodégénératives |
| Données consolidées (StatPearls) | Origine de la sérotonine corporelle | ~90-95 % de la sérotonine corporelle est produite par les cellules entérochromaffines intestinales, non par le SNC |
Implications cliniques pour le kinésithérapeute
Trois axes cliniques illustrent la portée pratique du cerveau entérique pour la pratique kinésithérapique — sans pour autant justifier d’extrapoler au-delà de ce que les données établissent.
- La revue de Tang et collaborateurs (2026) détaille les mécanismes périphériques et centraux de l’hypersensibilité viscérale observée dans le syndrome de l’intestin irritable et les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin : sensibilisation des nocicepteurs par les cellules épithéliales et immunitaires intestinales, puis amplification centrale au niveau de noyaux limbiques et hypothalamiques (5). Ce mécanisme éclaire pourquoi certains patients présentant des douleurs abdominales chroniques rapportent également une sensibilité douloureuse accrue dans d’autres régions du corps.
- Chez le sportif d’endurance, l’effort prolongé provoque une redistribution du flux sanguin au détriment du territoire splanchnique. Costa et collaborateurs (2017) synthétisent les données montrant que cette hypoperfusion splanchnique entraîne une atteinte de l’intégrité épithéliale intestinale, objectivée par l’élévation de l’I-FABP (intestinal fatty-acid binding protein), avec une augmentation secondaire de la perméabilité intestinale (6). Ce syndrome gastro-intestinal induit par l’exercice (Ex-GIS) est particulièrement pertinent pour les patients sportifs consultant pour des troubles digestifs liés à l’entraînement.
- Le nerf vague joue également un rôle anti-inflammatoire par la voie cholinergique : l’acétylcholine libérée par ses efférences module l’activité des macrophages via les récepteurs nicotiniques α7, réduisant la libération de cytokines pro-inflammatoires. Han et collaborateurs (2026) recensent les applications cliniques de la stimulation vagale auriculaire transcutanée dans plusieurs pathologies inflammatoires, ouvrant des perspectives de neuromodulation non invasive (7).
Pour les kinésithérapeutes, ces données constituent un argument supplémentaire pour intégrer la dimension viscérale dans un raisonnement clinique global, en particulier chez les patients présentant une association douleur chronique / troubles digestifs / niveau d’activité physique élevé.
Le cerveau entérique est un système intégré, en dialogue constant avec le système nerveux central via le nerf vague et des médiateurs comme la sérotonine.
Cette compréhension éclaire des tableaux cliniques a priori disparates — douleur chronique, troubles digestifs du sportif, inflammation systémique — et invite les kinésithérapeutes à élargir leur raisonnement clinique au-delà de la seule sphère musculosquelettique.
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Références
- Gershon MD. The enteric nervous system: a second brain. Hosp Pract (1995). 1999;34(7):31-42.
- Furness JB. The enteric nervous system and neurogastroenterology. Nat Rev Gastroenterol Hepatol. 2012;9(5):286-294. doi:10.1038/nrgastro.2012.32
- Rao M, Gershon MD. The bowel and beyond: the enteric nervous system in neurological disorders. Nat Rev Gastroenterol Hepatol. 2016;13(9):517-528.
- Berthoud HR, Münzberg H, Morrison CD, Neuhuber WL. Gut-brain communication: functional anatomy of vagal afferents. Curr Opin Neurobiol. 2025;93:103058.
- Tang W, Wang J, Wang W, Xue J, Wang Y, Jiang F, Kechiyerunda DC, Gao S, Yuan T, Guo F. Reviewing the peripheral and central mechanisms of visceral hypersensitivity in intestinal disorders. Int J Med Sci. 2026;23(3):1121-1143. doi:10.7150/ijms.126361
- Costa RJS, Snipe RMJ, Kitic CM, et al. Systematic review: exercise-induced gastrointestinal syndrome — implications for health and intestinal disease. Aliment Pharmacol Ther. 2017;46(3):246-265. doi:10.1111/apt.14157
- Han R, Peng Z, Zhuo M, Song Y, Liu Y, Zhang X, Deng Z, Xia L, Zhong ML. Cholinergic reflex control of inflammation: mechanistic and translational advances in transcutaneous auricular vagus nerve stimulation across rheumatic, metabolic, and postoperative disorders. Front Immunol. 2026. doi:10.3389/fimmu.2025.1702185





