Anatomie et physiologie, Articulations, Cas clinique, Kinésithérapie, Thérapie manuelle, Viscéral

Douleur d’épaule droite : le lien entre foie et nerf phrénique

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Le lien viscéro-somatique que tout kinésithérapeute devrait connaître

Vous avez peut-être déjà rencontré ce tableau clinique : une douleur chronique de l’épaule droite, résistante aux traitements conventionnels, sans lésion structurelle objectivée à l’imagerie, et dans laquelle les bilans musculo-squelettiques les plus rigoureux ne permettent pas d’identifier une cause mécanique évidente. Ce profil de patient mérite une question souvent absente du bilan kinésithérapique : et si l’origine de cette douleur n’était pas dans l’épaule ?

Le foie — organe le plus volumineux du corps humain avec un poids adulte de 1,4 à 1,8 kg — entretient avec la ceinture scapulaire droite une relation neuroanatomique documentée, via une voie que la littérature chirurgicale et neurologique connaît parfaitement, mais que la kinésithérapie musculo-squelettique classique intègre encore trop rarement dans son raisonnement clinique : le nerf phrénique.

Cet article présente les bases neuroanatomiques de ce lien viscéro-somatique, les données épidémiologiques issues de la littérature chirurgicale, et les premières données interventionnelles disponibles en kinésithérapie viscérale, en maintenant une posture épistémologique rigoureuse : le facteur viscéral constitue une hypothèse clinique à tester, non une explication causale établie.

1. Le foie : un organe aux 500 fonctions, sous-estimé en kinésithérapie

Le foie est l’un des organes les plus complexes de l’organisme. Il assure la synthèse des protéines plasmatiques (albumine, facteurs de coagulation), le métabolisme des lipides et des glucides, la détoxification des xénobiotiques et des hormones, la production de 500 à 1 000 mL de bile quotidienne, la régulation du métabolisme du fer et du cuivre, ainsi que la conversion de l’ammoniac en urée.

Sa capacité de régénération est unique : après une résection chirurgicale de 70 % de sa masse, le foie reconstitue son volume résiduel en quelques semaines. Ce modèle de 70 % partial hepatectomy (70 % PHx) est d’ailleurs le modèle animal de référence dans toute la littérature sur la régénération hépatique (PMC12308566 ; PMC3695844). Cette plasticité illustre son importance vitale et, indirectement, la capacité des tissus hépatiques et périhépatiques à modifier leur état fonctionnel et mécanique en réponse à des agressions même sévères.

Pourtant, le foie reste paradoxalement absent du raisonnement clinique de la majorité des kinésithérapeutes. Cela s’explique en partie par l’absence de récepteurs nociceptifs dans le parenchyme hépatique lui-même : le foie ne fait pas mal directement. La douleur d’origine hépatique est presque toujours une douleur référée, médiée par la structure qui l’enveloppe — la capsule de Glisson.

2. La capsule hépatique de Glisson : la porte d’entrée nociceptive du foie

2.1 Anatomie et innervation

La capsule de Glisson est une membrane fibreuse qui enveloppe l’intégralité du parenchyme hépatique. Elle est bien innervée, contient des fibres élastiques et des vaisseaux lymphatiques, et joue un rôle structurel majeur. Son innervation sensitive est assurée principalement par des afférences phréniques — ce qui constitue le point de départ du mécanisme viscéro-somatique foie-épaule.

Contrairement au parenchyme hépatique, la capsule de Glisson contient des nocicepteurs : toute distension, inflammation ou irritation de cette structure génère des signaux afférents. Comme le souligne une revue publiée dans Visceral Origin: An Underestimated Source of Neck Pain (PMC6963844), les afférences phréniques dans le parenchyme hépatique, les veines hépatiques et la capsule de Glisson répondent à une pression légère, et l’étirement ou la sensibilisation de cette capsule est un déclencheur bien identifié de douleur phrénique.

2.2 Données chirurgicales probantes

La littérature chirurgicale fournit des données particulièrement éclairantes. Une étude prospective cas-témoins publiée dans les Annals of The Royal College of Surgeons of England (PMID 28660823) a évalué les effets de la cautérisation peropératoire de la capsule de Glisson lors de cholécystectomies laparoscopiques. Les auteurs ont démontré que les patients présentant une lésion de la capsule de Glisson développaient une douleur post-opératoire significativement plus élevée, incluant une composante de douleur référée à l’épaule. Cette étude confirme directement le rôle nociceptif de la capsule hépatique dans la genèse de la douleur d’épaule.

Le modèle chirurgical est ainsi un laboratoire naturel qui valide, de façon involontaire, le mécanisme que la kinésithérapie viscérale cherche à moduler de façon thérapeutique.

3. Le nerf phrénique : la voie anatomique du lien foie-épaule

3.1 Anatomie du nerf phrénique

Le nerf phrénique est un nerf mixte issu principalement de C4, avec des contributions de C3 et C5. Il descend dans le thorax pour innerver le diaphragme, mais assure également une innervation sensitive de la face supérieure du foie et de la capsule de Glisson via le péritoine diaphragmatique. En raison de ses origines cervicales partagées avec les nerfs supraclaviculaires (C3-C4), toute irritation phrénique peut générer une douleur perçue dans le territoire somatique de l’épaule — un phénomène connu sous le nom de signe de Kehr dans sa déclinaison droite (irritation hépatobiliaire).

3.2 Revue systématique sur le nerf phrénique et la douleur d’épaule

Une revue systématique publiée dans le Journal of Bodywork and Movement Therapies (ScienceDirect) intitulée « Influence of the phrenic nerve in shoulder pain » a analysé 31 études : 5 études cadavériques sur l’origine segmentaire du nerf phrénique, et 26 études sur la douleur d’épaule après chirurgies viscérales (thoracotomies, laparoscopies, césariennes). Ses conclusions sont nettes :

  • Les racines C3-C4-C5 constituent les origines les plus fréquentes du nerf phrénique dans les études anatomiques.
  • La douleur d’épaule post-opératoire après chirurgie viscérale est à haute prévalence, et le mécanisme le plus probable est la conduction nociceptive par le nerf phrénique.
  • Les processus chirurgicaux affectant les viscères thoraciques et leurs rapports avec le péritoine génèrent une symptomatologie de douleur référée via ce nerf.

Ces données anatomiques et épidémiologiques constituent la base neurobiologique sur laquelle repose le raisonnement clinique viscéro-somatique en kinésithérapie.

3.3 Le mécanisme de convergence viscéro-somatique

Les fibres afférentes phréniques innervant le diaphragme et les membranes séreuses associées se terminent dans les cornes dorsales de la moelle épinière aux niveaux C3-C5, au même niveau que les fibres afférentes provenant des nerfs supraclaviculaires (C3-C4) et de certaines branches du rameau ventral C5 (nerfs axillaire et suprascapulaire), qui innervent la peau, les muscles et les articulations de l’épaule (PMC9246054).

Ce mécanisme de convergence centrale explique pourquoi l’irritation de la région diaphragmatique — qu’elle soit d’origine mécanique, inflammatoire ou fonctionnelle — peut être perçue comme une douleur localisée à l’épaule. Ce n’est pas une théorie alternative : c’est de la neurophysiologie de base, appliquée à un contexte clinique trop longtemps ignoré.

Point clé pour la pratique clinique

Tout patient présentant une douleur chronique de l’épaule droite résistante, sans lésion structurelle objectivée, mérite une exploration anamnestique des antécédents hépatobiliaires (lithiases, hépatites, chirurgies abdominales) et une évaluation clinique de la mobilité viscérale hépatique dans le cadre d’un bilan intégratif.

4. Ce que dit la recherche interventionnelle en kinésithérapie viscérale

4.1 Scoping review 2025 sur la thérapie manuelle viscérale

Une scoping review publiée en 2025 dans le Journal of Bodywork and Movement Therapies (ScienceDirect, 2025 — S1360859225004048) a évalué l’efficacité de la thérapie manuelle viscérale (VMT) dans les douleurs musculo-squelettiques chroniques du dos, de l’épaule et du rachis cervical, selon les critères PRISMA, en incluant des ECR, des essais quasi-contrôlés et des études pilotes (2015-2025).

Résultats : sur 9 études retenues (326 participants, scores PEDro 4 à 9, moyenne 6,1), la VMT — seule ou en combinaison avec la kinésithérapie conventionnelle — a réduit significativement la douleur dans 8 études sur 9, dépassant souvent la différence minimale cliniquement importante. Des améliorations fonctionnelles, une amélioration de la mobilité lombaire et une réduction des symptômes dépressifs ont également été rapportées dans plusieurs études.

Les auteurs soulignent l’hétérogénéité des mesures de résultats concernant l’amplitude articulaire et l’activation musculaire, et appellent à des protocoles plus standardisés — position parfaitement cohérente avec l’approche pédagogique de Kiné Formations.

4.2 Essai clinique en cours : neuromodulation du nerf phrénique et comorbidité hépatobiliaire

Un essai clinique randomisé en double aveugle est actuellement en cours à l’Université de Séville (ClinicalTrials.gov : NCT06296979) pour évaluer l’efficacité d’une neuromodulation non invasive du nerf phrénique chez des patients présentant une douleur d’épaule droite avec comorbidité viscérale hépatobiliaire.

Le protocole de cet essai repose explicitement sur la théorie de convergence viscéro-somatique : selon les investigateurs, les personnes présentant des pathologies hépatobiliaires structurelles ou fonctionnelles peuvent développer une douleur référée dans le territoire métamérique droit C2-C3-C4-C5, générant une douleur homolatérale à l’épaule. Cette étude représente une validation institutionnelle de la pertinence clinique du lien foie-épaule.

4.3 Posture épistémologique : raisonnement clinique intégratif, non causalité affirmée

Il convient d’être rigoureux : le niveau de preuve actuel permet d’identifier un mécanisme neurophysiologique plausible et documenté (convergence phrénique), et des résultats cliniques positifs dans des essais contrôlés de qualité modérée à bonne. Il ne permet pas d’affirmer que le foie “cause” systématiquement les capsulites rétractiles, ni de postuler une relation causale exclusive.

En pratique clinique, cela signifie que le facteur hépatique constitue une hypothèse à tester chez les patients qui correspondent au profil clinique — et non un diagnostic de substitution. C’est précisément dans cet esprit que la kinésithérapie viscérale doit être enseignée et pratiquée : comme un outil d’élargissement du raisonnement clinique, pas comme un système explicatif alternatif.

5. Implications cliniques : quand suspecter un facteur hépatique dans une douleur d’épaule droite ?

5.1 Profil clinique évocateur

En pratique, certains éléments du bilan doivent alerter le clinicien et conduire à explorer la piste viscérale :

  • Douleur d’épaule droite chronique (> 3 mois) sans corrélat lésionnel à l’imagerie.
  • Résistance aux traitements musculo-squelettiques conventionnels bien conduits.
  • Antécédents hépatobiliaires : lithiases vésiculaires, cholécystite, hépatite virale ou médicamenteuse, stéatose hépatique, chirurgie abdominale droite.
  • Amplification des symptômes d’épaule après un repas copieux ou dans les jours suivant une consommation alcoolique.
  • Douleur d’épaule associée à une sensibilité à la palpation de l’hypochondre droit ou du bord inférieur de la cage thoracique droite.
  • Restriction de mobilité du foie à l’évaluation viscérale manuelle.

5.2 Le diaphragme comme interface thérapeutique

Le diaphragme est la structure pivot de cette relation viscéro-somatique. Il s’insère sur le tendon central, partage avec le foie une innervation via le nerf phrénique, et constitue — tant sur le plan fonctionnel que tensionnel — l’interface entre la cavité abdominale et la ceinture scapulaire. Son évaluation et son traitement sont donc indissociables de toute approche viscérale de la douleur d’épaule droite.

Plusieurs travaux ont montré qu’une intervention ciblant le diaphragme modifiait immédiatement des paramètres d’amplitude articulaire de l’épaule et les seuils de douleur à la pression — des résultats qui s’expliquent neurophysiologiquement par les connexions phréniques communes.

Conclusion

Le lien entre le foie et l’épaule droite n’est pas une théorie parallèle à la biomécanique classique : c’est un fait neuroanatomique documenté, un phénomène bien décrit dans la littérature chirurgicale, et une hypothèse clinique que la recherche interventionnelle en kinésithérapie viscérale commence à explorer avec des outils méthodologiques rigoureux.

Intégrer cet axe dans le raisonnement clinique ne revient pas à abandonner l’EBP — c’est au contraire lui rester fidèle, en refusant de réduire le patient à ses seules structures musculo-squelettiques. La kinésithérapie viscérale propose une grille de lecture complémentaire, fondée sur la physiologie, la neuroanatomie et un corpus de recherche en construction.

Pour le kinésithérapeute qui souhaite développer cette compétence dans un cadre réglementaire FIFPL et pédagogique rigoureux, Kiné Formations propose des formations spécialisées en thérapie manuelle viscérale, directement ancrées dans les données probantes les plus récentes.

Références scientifiques

  1. Liver regeneration after partial hepatectomy: Triggers and mechanisms. PubMed PMID 40747236 — World J Gastroenterol. 2025.
  2. Cellular and molecular aspects of liver regeneration after 70% partial hepatectomy. PMC3695844.
  3. Glisson’s capsule cauterisation is associated with increased postoperative pain after laparoscopic cholecystectomy: a prospective case-control study. PMID 28660823 — Ann R Coll Surg Engl. 2017.
  4. Visceral Origin: An Underestimated Source of Neck Pain. A Systematic Scoping Review. PMC6963844 — J Clin Med. 2020.
  5. Postprandial Referred Shoulder Pain: A Case Report. PMC9246054 — J Med Case Rep. 2022.
  6. Influence of the phrenic nerve in shoulder pain: A systematic review. ScienceDirect — J Bodyw Mov Ther. 2020.
  7. Visceral manual therapy as an intervention for musculoskeletal disorders: A scoping review. ScienceDirect S1360859225004048 — J Bodyw Mov Ther. 2025.
  8. Effectiveness of Noninvasive Phrenic Nerve Neuromodulation in Subjects With Right Shoulder Pain and Hepatobiliary Visceral Comorbidity. ClinicalTrials.gov NCT06296979 — University of Seville (recruiting).

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