
Un Article de Benoît CARON,
directeur de Kiné-Formations.
Le silence n’est pas un vide : c’est un temps d’apprentissage
Le silence est souvent décrit comme une simple absence de bruit. Pourtant, si l’on observe les choses au niveau du cerveau, et plus exactement au niveau des mécanismes qui soutiennent l’apprentissage, cette “absence” peut se comporter comme un signal. Un stimulus, même. Non pas un stimulus spectaculaire, comme une musique ou un bruit soudain… mais un stimulus discret, qui change l’état du système.
Autrement dit : le silence n’efface pas l’activité cérébrale. Il la réoriente.
Cette idée a pris un relief particulier à la suite d’une étude devenue célèbre dans la vulgarisation scientifique, parce qu’elle contredisait une intuition fréquente : celle selon laquelle le cerveau aurait besoin d’un flux constant de stimulation pour “se développer”. Les résultats ne justifient pas les slogans magiques, mais ils ouvrent une piste fascinante : le silence pourrait favoriser certaines conditions biologiques associées à l’apprentissage.
Une expérience simple… et un résultat qui a surpris
En 2013, une équipe dirigée par la neuroscientifique Imke Kirste a publié un travail expérimental portant sur des souris. Le protocole, en apparence, avait quelque chose d’assez direct : pendant deux heures par jour, les animaux étaient exposés à différents environnements auditifs — musique, bruit blanc, sons de petits animaux (comme des vocalisations), et silence — puis les chercheurs observaient des effets dans une zone cérébrale très particulière : l’hippocampe.
Pourquoi l’hippocampe ? Parce qu’il joue un rôle central dans des fonctions intimement liées à l’apprentissage : mémoire, encodage du contexte, navigation cognitive, et aussi régulation émotionnelle. Ce n’est pas “la mémoire” au sens simpliste, c’est plutôt un carrefour où l’expérience se transforme en trace durable.

Et voici le point remarquable : dans ce protocole, le silence s’est révélé le stimulus associé aux effets les plus nets sur la génération et la survie de nouveaux neurones dans l’hippocampe (plus précisément dans le gyrus denté). Autrement dit, le silence n’a pas été un simple “contrôle neutre” : il s’est comporté comme une condition qui, chez la souris, semble favoriser la maturation et l’intégration de nouveaux neurones dans les circuits.
Le paradoxe est élégant : ce n’est pas la stimulation la plus riche ou la plus “excitante” qui sort gagnante, mais la condition que l’on aurait spontanément classée comme vide.
Ce que cela signifie pour “apprendre” (sans extrapoler)

Soyons prudents : l’étude est conduite chez l’animal. Elle ne permet pas d’affirmer, telle quelle, que “deux heures de silence par jour” produiraient le même effet chez l’humain. Et ce point est crucial, car la question de la neurogenèse hippocampique adulte chez l’humain reste discutée selon les méthodes et les corpus.
Mais même avec cette réserve, l’étude de Kirste est précieuse, parce qu’elle suggère une idée compatible avec ce que l’on sait déjà de l’apprentissage :
- L’apprentissage n’est pas seulement “absorber” des informations.
- C’est aussi stabiliser, trier, consolider, intégrer.
- Et pour cela, le cerveau a besoin de fenêtres où l’interférence diminue.
Or, le silence est précisément une condition qui peut réduire l’interférence. Il ne fait pas “rien” : il permet un changement d’équilibre. À défaut d’être une preuve directe chez l’humain, c’est un résultat animal qui rend plausible l’idée suivante : le silence agit comme un contexte actif, susceptible de favoriser certains processus liés à la plasticité.
Pourquoi le silence pourrait être un “stimulus” et non un “vide”
Une erreur fréquente consiste à imaginer que le cerveau “se repose” quand le monde se tait. En réalité, une part importante de l’activité cérébrale correspond à des opérations internes : prédiction, simulation, consolidation, réorganisation.
D’un point de vue fonctionnel, le silence peut déclencher plusieurs dynamiques compatibles avec l’apprentissage :
- Une attente active
Quand il n’y a plus de signal auditif, le système n’est pas forcément en pause : il peut “scruter” l’environnement. Même l’absence devient une information : “que se passe-t-il ?”. Cette posture d’attention peut modifier l’activité des réseaux sensoriels et associatifs. - Une baisse d’interférences
Apprendre, c’est fragile. Tout ce qui arrive juste après un encodage (trop de sons, trop de tâches, trop de nouveautés) peut concurrencer la trace en formation. Le silence peut fournir une fenêtre de stabilité. - Une réallocation des ressources
Moins d’entrée sensorielle externe peut libérer de la capacité pour des opérations internes : réactivation, tri, consolidation, mise en récit. Dit autrement : le cerveau “travaille” parfois mieux quand on le laisse respirer.
Pourquoi cette étude a été relayée (et parfois simplifiée)
Le résultat a intéressé la vulgarisation parce qu’il renverse une idée séduisante mais simpliste : “plus de stimuli = meilleur cerveau”. Des médias grand public ont repris le thème, notamment Psychology Today, souvent sous une forme plus affirmative que l’article scientifique ne l’autorise réellement.
Du côté de Scientific American, il est important d’être exact : ce média a largement traité la neurogenèse et ses liens avec la mémoire et l’apprentissage, mais toutes ses publications ne portent pas forcément sur l’étude de Kirste en particulier. L’élément solide à retenir est donc : la découverte a été reprise par des médias de vulgarisation, parfois en accentuant l’aspect “miracle du silence”, alors que la publication scientifique appelle une lecture plus mesurée.
Ce qu’on peut dire sans trahir la science

- Oui : chez la souris, dans ce protocole, le silence est associé à davantage de nouveaux neurones survivants dans l’hippocampe, structure clé de la mémoire et de l’apprentissage.
- Oui : cela soutient l’idée que le silence est un stimulus actif, pas un néant.
- Non : cela ne permet pas de conclure directement chez l’humain, ni de transformer “silence” en prescription universelle.
Mais la conclusion la plus intéressante — et la plus honnête — est peut-être celle-ci :
Dans un monde saturé de bruit (au sens acoustique, mais aussi informationnel), offrir au cerveau des moments de quiétude pourrait compter davantage qu’on ne l’imagine, non pas parce que le cerveau “s’éteint”, mais parce qu’il se réorganise.
En pratique : le silence comme temps de consolidation
Si l’on reste sur le terrain de l’apprentissage (sans promesse biologique excessive), le silence peut être compris comme :
- un temps de décantation,
- une fenêtre de consolidation,
- un espace où la mémoire peut “s’installer” plutôt que d’être immédiatement concurrencée.
Cela ne signifie pas qu’il faut vivre dans une bulle anéchoïque. Cela signifie que, parfois, le meilleur complément à l’apprentissage, c’est une pause de calme, un intervalle où le cerveau peut faire ce qu’il fait si bien : intégrer.
Conclusion : un outil gratuit, discret, et très kiné-compatible
Le silence, pris comme repos éveillé et comme réduction d’interférence, est un levier simple pour améliorer ce que votre métier vise en permanence : apprentissage durable, autonomie, récupération. Il ne remplace ni l’exercice, ni la progression, ni la relation thérapeutique. Mais il peut en augmenter le rendement, comme une respiration entre deux efforts.
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Références
- Dewar M, Alber J, Butler C, Cowan N, Della Sala S. Boosting Long-Term Memory via Wakeful Rest: Intentional Rehearsal Is Not Necessary, Consolidation Is Sufficient. PLOS ONE. 2014. (texte intégral PMC disponible)
- Quevedo Pütter J, et al. Waking rest during retention facilitates memory… Scientific Reports. 2025.
- Weng L, et al. Effects of wakeful rest on memory consolidation (revue systématique / méta-analyse – notice PubMed).
- Bernardi L, Porta C, Sleight P. Cardiovascular, cerebrovascular, and respiratory changes induced by different types of music in musicians and non-musicians: the importance of silence. Heart. 2006.
- Donelli D, Lazzeroni D, Rizzato M, Antonelli M. Silence and its effects on the autonomic nervous system: A systematic review. Progress in Brain Research. 2023.
- Zhang Y, et al. Environmental noise degrades hippocampus-related learning and memory… PNAS. 2021.
- Kraus KS, et al. Noise trauma impairs neurogenesis in the rat hippocampus. Neuroscience. 2010.
- WHO Regional Office for Europe. Environmental noise guidelines for the European Region. (page officielle publication).











